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    DominiqueC

    Audition et maladie d'Alzheimer


    La présence de déficits sensoriels chez les personnes atteintes de maladie d’Alzheimer ou à risque est bien connue. Par exemple, l'existence de troubles olfactifs, chez des patients Alzheimer, a été démontrée par de nombreux auteurs (1). Les études anatomopathologiques ont confirmé la présence d'une concentration importante des lésions caractéristiques dans les structures olfactives, structures étroitement reliées au système limbique également chez les patients MCI (2). Malgré tout, la question de l’audition reste difficile à aborder, faute d’une littérature conséquente sur les troubles acquis.

    Epidémiologie de la déficience auditive

    En France, 5 182 000 personnes sont atteintes d’une déficience auditive, dont 303 000 souffrent d’une déficience auditive profonde ou totale. Très faible dans l’enfance (environ 0,2% chez les moins de dix ans), la prévalence de la déficience auditive reste modérée chez l’adulte jeune (environ 2% entre dix ans et quarante ans), puis augmente progressivement à partir de la quarantaine, de façon un peu plus marquée au-delà de soixante-quinze ans.

    Parmi les personnes âgées de soixante à soixante-quatorze ans, un peu plus d’une personne sur cinq (22%) déclare une déficience auditive. Elles sont presque la moitié (43%) parmi les soixante-quinze ans et plus.

    Risque de démence et perte auditive: l’étude ACOUDEM

    La thèse de médecine "La presbyacousie des sujets âgés est-elle un facteur de risque de démence ?" soutenue en 2007 (3) est l’un des rares documents sur la question :

    Méthode:

    Étude épidémiologique transversale comparative dans une population de sujets du 4e âge vivant en institution

    319 personnes incluses dans l'analyse finale, 74% de femmes avec une moyenne d'âge de 85,3 ans. Le groupe était composé comme suit : hypoacousie avec gêne sociale (TA+) = 42,9%, Démence (TC+) = 61,1%.

    Les critères cognitifs:

    -TC+ = MMSE ≥ 15 et ≤ 25 - Horloge < 4 - Fluence verbale < 15

    -TC- = MMSE > 26 - Horloge ≥ 4 - Fluence verbale ≥ 1

    Résultats:

    La prévalence des troubles cognitifs chez les personnes avec déficience auditive (TA+) est multipliée par 2,5 comparativement aux personnes sans déficience auditive.

    Il n’y avait pas de différence significative sur le sexe ni l’âge.

    Conclusion:

    Les sujets du 4e âge ayant un trouble auditif avec gêne sociale ont un surrisque important de développer des troubles cognitifs tangibles.

    Cela ne veut pas dire qu'un appareillage est susceptible de réduire ce surrisque

    Une étude américaine plus récente de 2011 (4) va également dans ce sens avec un lien fort entre perte auditive et risque de développer une démence mais les auteurs ne savent pas si la perte auditive est un marqueur précoce de la maladie neurodégénérative ou un facteur de risque modifiable.

    Audition et mémoire

    Wingeld et al, 2005 (5) a montré que parmi des personnes âgées saines, à capacité de répétition de mots égale, les personnes avec déficience auditive rappellent moins de mots que les personnes sans trouble auditif.

    Trouble auditif périphérique ou central ?

    Kurylo et al., 1993 (6) a démontré que les déficits auditifs des personnes âgées ne portaient pas sur l'audition de base, mais sur la partie intégrée et évoluée de cette audition. Il a conclu que l'atteinte reflétait davantage une rupture dans les processus du langage qu'une dysfonction des circuits auditifs spécifiques.

    Iliadou et al., 2003 (7) a réalisé une metanalyse sur cette question: il confirme l’existence d’un déclin d’origine centrale de l’audition dans la maladie d’Alzheimer. Plus précisément, l’atteinte porterait sur les unités suprasegmentales du langage, celles-ci ayant trait aux éléments prosodiques. Ces troubles seraient présents 5 à 10 ans avant le diagnostic.

    Utilité de l’appareillage auditif ?

    En 2003, Allen {8} a réalisé une étude sur la prise en charge des troubles auditifs chez des personnes démentes. L’auteur conclut que les patients atteints de démence supportent bien l’audiométrie et la mise en place d’un appareillage. Plus importants, ils tirent un réel bénéfice auditif grâce à la prothèse de sorte que la pathologie neurodégénérative ne devrait pas être un frein à la mise en place d’une correction adaptée. Par contre, il n’y aurait pas d’impact sur l’évolution des troubles cognitifs, sur les activités quotidiennes, les troubles psychiatriques ou le fardeau de l’aidant.

    Audition et troubles du comportement

    Si Allen n’a pas noté d’amélioration comportementale dans son étude, Palmer (1999) (9) trouve pourtant un effet notable. Il s’est intéressé aux troubles du comportement de 8 patients déments selon une grille de 11 manifestations comportementales. Après une observation de 1,5 à 2,5 mois, il a appareillé tous les patients sur une seule oreille. Cette intervention a semblé avoir eu une certaine efficacité. Ce sont les patients les plus atteints qui ont eu le moins de bénéfice, les autres ayant été plus nettement améliorés sur le plan comportemental.

    Parmi les améliorations : une baisse des propos négatifs/plaintes, des oublis, des agitations, une plus grande activité dans l’unité, un engagement plus important dans les conversations et interactions, une amélioration de l’alerte de manière globale.

    Audition et hallucinations

    Bolduc et al. (2008)(10) ont collecté plusieurs données sur les liens existants entre déficience auditive et hallucination chez la personne âgée (voir article pour les références ci-dessous):

    Cole et al. (2002), dans une étude menée auprès de personnes âgées de plus de 65 ans et présentant un problème auditif, indiquent qu’environ 33 % des participants rapportent avoir déjà eu des hallucinations auditives. Il est à noter que 95 % d’entre eux entendent des sons divers peu complexes, 2,5 % de la musique et 2,5 % des voix. Evers et Ellger (2004) rapportent qu’une perte auditive acquise a été trouvée dans 61 % des cas d’hallucinations musicales de leur recension de littérature. Les hallucinations pouvaient être bilatérales ou unilatérales, souvent perçues dans l’oreille ayant une plus grande perte, un indice que la privation sensorielle est une cause possible (Almeida et al., 1993). Les personnes entendent habituellement, à répétition, des chansons connues qui remontent à leur enfance, des chansons de Noël ou des pièces musicales populaires ou religieuses (Ali, 2002; Ross et al., 1975; Ross, 1978; Warner et Aziz, 2005). Elles rapportent également que l’hallucination n’est pas déformée, contrairement à leur perception actuelle de la musique en raison de la perte auditive. Parfois, mais plus rarement semble-t-il, ces hallucinations peuvent être des paroles, des mots sans références personnelles. Il y a aussi eu quelques cas d’hallucinations de voix se développant et coexistant avec des hallucinations musicales déjà présentes (Fischer, Marchie et Norris, 2004).

    Conclusion

    La littérature reste pauvre concernant la déficience auditive acquise. Les protocoles cognitifs le sont également, de sorte qu’il n’est pas encore possible à l’heure actuelle de circonscrire les effets précis d’une perte auditive sur les fonctions cognitives. Toutefois, les données collectées apportent déjà des éléments importants : l’appareillage peut être proposé quel que soit l’âge et le statut du patient, il améliore les interactions, le niveau de vigilance et contribue certainement à faire chuter les troubles comportementaux. L’étude ACOUDEM retrouve un lien fort entre le risque de démence et la presbyacousie (risque de démence multiplié par 2,5), mais la nature du lien reste floue. Les plaques et dégénérescences fibrillaires présentes dans la maladie d’Alzheimer démarrent dans un territoire qui concerne aussi bien la mémoire que le langage et la perception sensorielle. La méta analyse d’Iliadou souligne l’existence d’un mécanisme central dans le trouble auditif des personnes âgées par exemple.

    Reste que les psychologues et les orthophonistes sont bien souvent les seuls à s’attarder sur cette question centrale de l’audition malgré l’importante proportion de personnes déficientes et l’impact global que ce trouble aura sur la personne. Les neuropsychologues doivent rester très vigilants sur cette question et travailler à faire reconnaître l’importance d’une prise en charge adaptée.

    Sources:

    (1)Lyon, Claude-bernard, F- Villeurbanne, Service De Neuropsychologie, F- Lyon, Laboratoire De Neuroscience, and Sensoriels Umr. Rating of Different Olfactory Judgements in Alzheimer Disease. Dementia (2001): 409-417. http://chemse.oxfordjournals.org/content/26/4/409.full.pdf+html

    (2)Wilson, R.S., S.E. Arnold, J.A. Schneider, P.A. Boyle, A.S. Buchman, and D.A. Bennett. Olfactory Impairment in Presymptomatic Alzheimer's Disease. Annals of the New York Academy of Sciences 1170, no. 1 (2009): 730-735. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2857767/pdf/nihms-154455.pdf

    (3) Pouchain, Denis, Carole Dupuy, Mireille S A N Jullian, Simone Dumas, Marie-françoise Vogel, Jamila Hamdaoui, and Laurent Vergnon. La presbyacousie est-elle un facteur de risque de démence ? Etude AcouDem. Revue (n.d.): 439-445. http://www.grapsante.com/telechargement/presentation-etude.pdf

    (4) Lin, Frank R. Hearing loss and cognition among older adults in the United States. The journals of gerontology Series A Biological sciences and medical sciences 66, no. 10 (2011): 1131-1136.

    (5)Wingfield, Arthur, Patricia A Tun, and Sandra L Mccoy. Hearing Loss in Older Adulthood What It Is and How It Interacts With Cognitive Performance. Society 14, no. 3 (2005): 144-149.

    (6)Kurylo DD, Corkin S, Allard T, Zatorre RJ, Growdon JH. Auditory function in Alzheimer's disease. Neurology 1993;43:1893-9.

    (7) Clinical psychoacoustics in Alzheimer's disease central auditory processing disorders and speech deterioration http://www.annals-general-psychiatry.com/content/2/1/12

    {8} Allen H, Burns A, Newton V, Hickson F, Ramsden R, Rogers J.The effect of improving hearing in dementia. Age and Aging 2003;32:189-9 http://ageing.oxfordjournals.org/content/32/2/189.full.pdf

    (9) Palmer CV, Adams SW, Bourgeois M, Durrant J, Rossi M. Reduction in caregiver-identified problem behaviour in patients with Alzheimer disease post-hearing-aid fitting. Journal of Speech, Language and Hearing Research 1999;42;312-28 http://jslhr.asha.org/cgi/content/abstract/42/2/312

    (10) Bolduc, D., Brissette, L., Lefebvre, G., Huang, Y., & Leroux, T. (2008) Les hallucinations et les pertes sensorielles, Programme Surdicécité, Institut Raymond-Dewar.

    User Feedback

    Recommended Comments

    Merci pour cette mise au point, et j'ajoute une référence (en français :-) ) pour les personnes intéressées par ce sujet:

    C'est un travail datant de 2009, publié dans la revue neurologique, vol 165, issue 1, supplement 1, du mois d'octobre.

    Le titre était : maladie d'alzheimer et presbyacousie: une étude cas-témoin de 56 dossiers médicaux.

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