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    MargauxV

    Comportements d’utilisation : manifestations cliniques et mécanismes neurologiques


    La sémiologie des lésions frontales regroupe aussi bien des désordres comportementaux que des troubles cognitifs. L’intégrité de ces lobes est essentielle pour l’exécution de comportements volontaires, d’origine endogène. Les lobes frontaux entretenant de multiples réseaux de connexions avec les autres structures cérébrales, cette sémiologie peut aussi être retrouvée lors d’atteinte non corticale par déconnexion des dits réseaux cortico-sous-corticaux.

    Différentes réponses motrices et comportementales ont été identifiées lors d’atteinte antérieure. Dès 1958, Denny-Brown et Chambers décrivent des difficultés dans le contrôle moteur, la programmation et l’exécution motrice après une atteinte frontale (1).

    L’article d’Archibald, Mateer et Kerns (2001)(2) s’ancre dans ce cadre, en proposant la description de différents comportements moteurs aberrants (aussi bien une perte ou restriction motrice qu’une réponse excessive) consécutifs à une lésion frontale. Par ailleurs, le modèle de Goldberg est présenté, afin de rendre compte de ces comportements.

    De manière globale, les patients atteints de lésions frontales peuvent présenter trois grandes classes de manifestation très différentes :

    • L’incapacité à manifester spontanément des comportements pourtant préservés sans un indice ou un contexte spécifique (akinésie, aboulie, mutisme, négligence motrice)
    • La difficulté à produire des séquences motrices adaptées, précises ou maintenues dans le temps (impersistence motrice, différentes formes d’apraxie)
    • L’expression de comportements qui ne sont pas exprimés chez l’adulte sain (grasping, comportements d’imitation/d’utilisation, main étrangère).

    L’objet de cette présentation ne concernera que la dernière catégorie de comportements en tentant d'apporter quelques éclaircissements terminologiques lorsque cela est possible.

    Le grasping reflex (GR) est décrit par Denny-Brown et Chambers comme la tendance automatique à agripper des objets, telles que les mains de l’examinateur. Dans sa forme stricte, il est déclenché par une stimulation tactile entre le pouce et l’index du patient. Notons que Seyffarth et Denny-Brown en 1948 (3) ont souligné l’existence d’une forme atténuée de ce réflexe sous le terme « Instinctive grasp reaction » (IGR) : le comportement de préhension pouvant être généré en stimulant légèrement n’importe quelle partie de la main. Hashimoto et Tanaka (1998)(4) ont proposé une description plus avancée de l’IGR, du réflexe de fermeture de la main jusqu’à la poursuite manuelle ou visuelle du stimulus. Sur le plan anatomique, le grapsing reflexe est notamment observé lors d’une lésion de l’aire motrice supplémentaire (AMS). Cette zone cérébrale ne serait jamais impliquée dans l’IGR. A l’inverse, une lésion du cortexte cingulaire antérieur provoquerait une IGR avec une grasping reflex très atténué. Une lésion des deux aires cérébrales générerait, quant à elle, les deux comportements.

    Le groping reflex ou « manual groping behavior » (MGB) est la tendance des mains, et parfois des yeux, à suivre un objet, comme si le sujet subissait une attirance magnétique pour celui-ci. S’il en a l’occasion, le patient peut également manipuler les objets à portée de main ou disposés sur sa propre personne (comme les boutons d’un vêtement par exemple). Contrairement aux comportements d’utilisation, le groping reflex s’avère très répétitif et stéréotypé. Il peut cesser si l’on attire l’attention du patient ailleurs. Ce comportement peut notamment être observé lors d’atteinte du cortex cingulaire antérieur.

    Il existe probablement tout un continuum entre le réexe élémentaire de préhension (grasping) et les comportements de préhension, comportement d’exploration et de recherche de la main à la suite d’un stimulus tactile ou visuel (groping)

    Pour résumer, l’AMS serait impliquée dans l’inhibition des réflexes primaires de préhension, et le cortex cingulaire antérieur dans l’inhibition des comportements d’exploration et de poursuite manuelle.

    Les comportements d’imitation (IB) (initialement décrits par Lhermitte en 1983 (5)) renvoient à la tendance à imiter les gestes et mouvements de l’examinateur. Dans son étude originale, Lhermitte notait l’importance du lien entre comportement d’imitation et lésions frontales (28 de ses 29 patients contre un seul patient sur 21 avec une lésion rétro rolandique). Comme le grasping et le groping, ces comportements sont consécutifs à une perte du contrôle inhibiteur des réflexes primaires. En effet, il n’est pas inutile de rappeler que ces comportements d’imitation, de grasping, mais aussi de poursuite/tâtonnement (groping) sont adaptés et particulièrement importants pour le développement du nourrisson et du jeune enfant. Ce fait est notamment mis en parallèle avec l’immaturité neuronale du cortex préfrontal dans les premières phases du développement. Ces comportements ne seraient donc pas pathologiques en soi. Ils seraient présents chez l’adulte sain, mais inadaptés et incongrus, et donc inhibés par le lobe frontal.

    Les comportements d’utilisation (UB) (également décrits par Lhermitte en 1983) reflètent la tendance du patient à utiliser les objets qui lui sont présentés, ou simplement placés devant lui. Cette utilisation est correcte (plus élaborée que dans le groping), mais inappropriée. Ce comportement peut persister malgré la consigne de ne pas saisir l’objet. Les comportements d’utilisation seraient toujours associés aux comportements d’imitation, mais l’inverse ne serait pas vrai et reflèterait la différence du degré d’altération sous-jacent à l’émergence de ces comportements défaillants (6).

    Le syndrome de dépendance à l’environnement résulte d'un déficit de contrôle de l’action. Les comportements sont alors guidés par le contexte social et matériel proche. Ce syndrome apparait relativement élaboré : un patient peut, par exemple, se déshabiller et se mettre au lit face à une table d’examen médical. Les séquences motrices sont beaucoup plus élaborées que dans les précédentes manifestations décrites.

    Enfin, la notion de main étrangère recouvre en réalité des comportements de nature très différente. Trois principales formes peuvent être dégagées :

    • La forme calleuse est caractérisée par un comportement d’opposition entre les deux mains. Dans cette forme, chaque hémisphère exercerait un contrôle différent, et l’intégration interhémisphérique n’ayant pas lieu, les deux mains agiraient de manière indépendante.
    • La forme fronto-mésiale est caractérisée par des comportements involontaires d’exploration des mains. Cette forme comprend notamment des GR, MGB et UB.
    • Dans la forme occipito-pariétale postérieure, les mains réalisent des mouvements involontaires, telle que la lévitation.

    Remarque: vous trouverez, en cliquant sur ce lien, deux vidéos illustrants le syndrome de la main étrangère.

    Comme précédemment évoqué, ces différents comportements sont observés dans les lésions du lobe frontal, mais aussi parfois lors de lésions sous-corticales. UB et GR peuvent ainsi être observés lors d’atteinte thalamique, ou lors d’une interruption dans les projections fronto-striatales.

    Lhermitte propose une explication théorique de ces comportements. Ceux-ci seraient la résultante d’un déséquilibre entre les actions antagonistes des lobes frontaux et pariétaux. Le système pariétal serait en charge des comportements d’origine exogène, alors que le lobe frontal serait plus lié aux actions guidées de manière volontaire, d’origine endogène. En conséquence, une lésion frontale libèrerait le lobe pariétal du contrôle inhibiteur normalement assuré par le lobe frontal, de sorte qu'une stimulation externe suffise à engendre un comportement primaire.

    La distinction entre ces deux systèmes a notamment été explicitée par Goldberg (1985).

    Dans son modèle, Goldberg différencie deux systèmes moteurs : le système médial et le système latéral. Le contrôle du comportement serait assuré par l’un ou l’autre, en fonction de la nature de l’action. Le système mésial, incluant l’AMS et le gyrus cingulaire, serait en charge des actions autogénérées et de l’inhibition des actions déclenchées par des stimuli externes. Par opposition, le système latéral, qui inclut le cortex prémoteur, gèrerait la production des comportements moteurs en réponse à un stimulus environnemental.

    Ainsi, selon ce modèle, les UB résulteraient d’un déséquilibre entre le système moteur médian et le système moteur latéral.

    20-11-11.png

    Schemata of Golberg’s model of motor control (1983)

    Cette courte synthèse n'a bien sûr pas pour but d'être exhaustive sur le sujet, nous espérons juste qu'elle suscitera des échanges ou l'envie d'aller un peu plus loin sur ce thème, pourquoi pas entre étudiants et psychologues dans le cadre des stages pré-professionnels par exemple...

    Merci à Margaux Vermersch, étudiante en Master 2 de neuropsychologie de Lille 3, pour cette synthèse.

    Sources:

    (1)Denny-Brown, D. and Chambers, R.A., The parietal lobe and behavior, Proc. Assoc. Res. Nerv. Ment. Dis., The Brain and Human Behavior, 36 (1958) 35-117,

    (2)Archibald, S J, C a Mateer, and K a Kerns. Utilization behavior: clinical manifestations and neurological mechanisms.â Neuropsychology review 11, no. 3 (September 2001): 117-30.

    (3)Seyffarth, Henrik; Denny-Brown, D., The grasp reflex and the instinctive grasp reaction.Brain, Vol 71, 1948, 109-183

    (4)Hashimoto, R, and Y Tanaka. Contribution of the supplementary motor area and anterior cingulate gyrus to pathological grasping phenomena.â European neurology 40, no. 3 (October 1998): 151-8.

    (5)Lhermitte, F., Utilization behavior and its relation to lesions of the frontal lobes. Brain 106 (1983): 237–255.

    (6)De Renzi, E, F Cavalleri, and S Facchini. Imitation and utilisation behaviour. Journal of neurology, neurosurgery, and psychiatry 61, no. 4 (October 1996): 396-400.

    User Feedback

    Recommended Comments

    Indirectement oui, car ces deux voies renvoient aux cortex frontaux et pariétaux et que les processus top-down et bottom-up en dépendent. Cependant, il me semble que l'on parle de processus top-down et bottom-up plutôt dans le cadre de l'attention. Mais je comprends tout à fait le lien! Il s'agit alors d'une question de terminologie ....

    http://www.sciencedirect.com.gate1.inist.fr/science?_ob=MiamiImageURL&_cid=271080&_user=4046392&_pii=S0006899310010954&_check=y&_origin=search&_coverDate=16-Jul-2010&view=c&wchp=dGLzVlt-zSkzS&md5=0f2cabae9b2ac70013607cc4a91d87f1/1-s2.0-S0006899310010954-main.pdf

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    Ton artcile tombe à point nommé, je viens d'avoir un enfant en consultation pour bilan complet: troubles attentionnels et syndrome dysexécutif avec des comportements d'utilisation ilmpressionnants.

    Très interessant

    Merci

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