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    MargauxV

    Illusions corporelles : membres ou douleurs fantômes des amputés

    Ayant eu dernièrement l’occasion de suivre un patient présentant des perceptions fantômes, je vous propose la synthèse de quelques unes de mes lectures.

    Classification de André et al. (2001)

    Le phénomène du « membre fantôme » a fait l’objet de multiples études mais les descriptions demeurent hétérogènes. A partir de ce constat, l’objectif d’André et al. (2001) a été d’établir une classification synthétique.Pour cela, les auteurs ont étudié les différentes sensations corporelles ressenties après une amputation (membre supérieur ou inférieur). 75 amputés adultes ont été soumis à des entretiens libres puis semi-directifs. Deux groupes ont été distingués : le groupe composé des amputés adultes appareillés (groupe 1) et le groupe présentant une phocomélie (malformation durant la grossesse) ou une amputation réalisée avant 6 mois (groupe 2).

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    Pour tous, les éléments recherchés étaient:

    • perception ou non du membre amputé (présence ou absence)
    • perception de la forme, des postures et des mouvements du membre amputé (normale ou déformée pour chacun des trois)
    • acuité de la perception du membre manquant (intensité identique, supérieure, inférieure aux membres intacts)
    • perception de phénomènes antérieurs à l’amputation, douloureux et non douloureux, intéressant le membre manquant (présence ou absence).

    Résultats : A partir de ces témoignages, André et al. (2001) distinguent trois grands types de perceptions corporelles post amputation:

    • perception de la situation réelle (absence d’un membre, état réel)
    • perception exacerbée du membre amputé (membres fantômes normaux, déformés ou commémoratifs/de rappel)
    • perception d’un corps normal identique à ce qu’il était avant l’amputation (illusion de normalité corporelle).

    Il existe par ailleurs une différence significative entre les groupes 1 et 2 pour les perceptions de fantômes déformés, normaux et commémoratifs. En effet, les fréquences de ces perceptions étaient significativement plus importantes pour le groupe 1 que pour le groupe 2.

    Les membres fantômes

    Il s’agit de la perception du segment de corps manquant. Les sensations fantômes ressenties peuvent être diverses : sentiment normal d’un membre sain, picotement, fourmillement, légers courants électriques, ou encore chatouillement.

    Ces fantômes sont parfois mobilisables par la volonté de l’amputé, parfois incontrôlables. Habituellement temporaire, la perception d’un membre fantôme peut survenir à plusieurs reprises, notamment lors d’évènements émotionnels particuliers. Ainsi, différents facteurs peuvent aggraver les expériences et douleurs fantômes. Parmi eux, on retrouve le stress émotionnel, le manque de sommeil, les troubles cognitifs, les baisses de température, la défécation, la miction, l’éjaculation, le bâillement et la toux. Il faut aussi noter l’impact psychologique d’une amputation, absolument non négligeable, car généralement source d’affects dépressifs et anxieux. Enfin, une douleur corporelle non reliée à l’amputation peut majorer la sensation ou douleur fantôme.

    Les sensations fantômes sont plus souvent ressenties dans les parties distales des membres amputés, qui sont plus abondamment innervées comme la main et le pied, mais elles peuvent aussi être ressenties dans d’autres parties du corps comme les dents, la langue, la vessie, le rectum, les organes génitaux et les seins.

    Enfin, l’un des traits les plus étonnants de ces expériences fantômes est leur caractère réel. En effet, le membre fantôme est perçu comme bougeant dans l’espace de la même façon qu’un membre sain bougerait. Par ailleurs, le fait de porter une prothèse peut augmenter le caractère réel de l’expérience fantôme : le membre fantôme qui avait commencé à se télescoper dans le moignon tend à remplir la prothèse.

    Ces membres fantômes peuvent être perçu soit comme :

    • normaux : perception de segments corporels dont la forme, les postures ou les mouvements sont normaux, mais dont l’acuité est exagérée par rapport à celle des autres membres
    • déformés ou anormaux : perception de segments trop courts, trop longs, trop gros ou manquants (exemple : membre télescopé) ou implantation anormale (situation ectopique ; exemple : main sur le bras). La main ou le pied fantôme peut sembler flotter en l’aire, se télescope dans le moignon, etc..
    • Commémoratifs (fantômes de rappel) : perception de réminiscences corporelles antérieures à l’amputation. Ces fantômes peuvent être douloureux ou non. Ils incorporent des manifestations d’affections médicales antérieures (exemple : syndrome du canal carpien) ou traumatiques (exemple : amputation d'un doigt), des objets régulièrement portés (exemple : port de bague) ou encore adoptent les attitudes réalisés avant ou au moment de l’accident (exemple : conduite automobile). Ces perceptions tendent à s’espacer ou à disparaître avec le temps mais peuvent resurgir à tout moment, notamment dans certains contextes émotionnels.

    Cependant, il est important de noter que ces perceptions ne sont pas immuables et évoluent dans le temps. En effet, la perception initiale se modifie graduellement, en allant le plus souvent d’une perception fantôme d’un membre de forme et grandeur bien définies vers un membre déformé ou anormal.

    L’illusion de normalité corporelle

    Elle se caractérise par la perception d’un corps pour lequel il ne manque aucun segment corporel. Ce fantôme ne se distingue en rien des membres sains. Il se différencie principalement du membre fantôme normal par son caractère non vivide, par l’absence de perception de fantôme, par sa description comme celle d’un « corps normal », par le fait que la stimulation vestibulaire permet de remplacer l’illusion de normalité par un fantôme : ce changement d’état permet aux amputés de différencier nettement les deux perceptions. Cette condition d’illusion de normalité corporelle semble la plus habituelle.

    L’une des théories explicatives : le concept de neuromatrice

    Différentes théories ont émergées afin de rendre compte du phénomène de membre fantôme. Parmi celles-ci, le modèle de la neuromatrice est le plus généralement admis. La neuromatrice, réseau des neurones, produirait de façon constante une neurosignature. La neurosignature serait donc un patron caractéristique d’influx indiquant que le corps est intact et propre à la personne. Une telle matrice fonctionnerait en l’absence d’influx sensoriels provenant de la périphérie du corps, ce qui créerait l’impression d’avoir un membre, même si ce membre a été enlevé. Pour Melzack (1990), la neuromatrice, prédéterminée génétiquement, peut aussi être sculptée par l’expérience, et ainsi permettre à la matrice d’emmagasiner en mémoire une douleur donnée.

    Membres et douleurs fantômes

    La douleur fantôme est une sensation douloureuse perçue dans un membre privé de système sensoriel (membre fantôme). Dans ce cas, les sensations ressenties peuvent ressembler à de vives brûlures, de fortes crampes, un fort courant électrique, des coups de couteau, un écrasement.

    Alors que les sensations fantômes surviennent chez 95 à 100% des amputés, les douleurs fantômes sont retrouvées chez environ 70% des amputés pendant les premières semaines suivant leur opération. Cependant, ces douleurs peuvent aussi apparaître des mois ou même des années après l’amputation.

    Enfin, comme pour les perceptions fantômes, les douleurs fantômes peuvent être ressenties tant chez la personne qui a subi l’ablation d’un organe interne (vessie, rectum, etc.) que chez toute personne qui a été amputée d’une partie de sa structure corporelle (amputation d’un membre, mastectomie, etc.). Plus étonnant encore, les individus qui vivent la perte totale ou partielle de la vision ou de l’audition peuvent expérimenter une audition ou une vision fantôme (ils entendent des bruits dans leur tête, voit des êtres inconnus ou des images de bâtiments insolites).

    Ouverture sur les prises en charge

    Les sujets ayant subi l’amputation d’un membre développent souvent au niveau de ce membre absent des sensations et douleurs fantômes de type brûlure, décharges électriques, écrasement, etc. Ces douleurs sont souvent rebelles à toute thérapie médicamenteuse, même les opioïdes. Cependant, la technique de conditionnement décrite par Ramachandran (1996) laisse un espoir de pouvoir soulager ces patients. En effet, Ramachandran a montré qu’en soumettant le patient à une rétroaction visuelle artificielle du membre absent au travers d’une transposition des mouvements du membre intact par un miroir, la douleur pouvait être atténué.

    Plus récemment, Giraux et Sirigu (2003) ont considérablement amélioré la technique de Ramachandran en mettant au point un dispositif qui permet de filmer les mouvements du membre valide et d’en projeter l’image (grâce à un jeu de miroirs) sur l’amputation. L’entraînement visuo-moteur permet ensuite de faire croire au patient que c’est son membre amputé qui bouge. Ces auteurs ont ainsi pu obtenir une diminution significative de la douleur du membre fantôme. Ces auteurs interprètent ce résultat comme la conséquence de la restauration d’une représentation d’une image cohérente du corps dans la région corticale motrice correspondante. Ces résultats plaident en faveur d’un contrôle inhibiteur exercé par le cortex moteur sur les circuits centraux de la douleur.

    Références

    André J-M, Paysant J, Martinet N, Beis J-M. (2001). Classification et mécanismes des perceptions et illusions corporelles des amputés. Ann Réadapt Méd Phys.; 44:13-8.

    De Lorimier (1999). Sensation et douleurs fantômes. Spécial Colloque, vol. : 3, no. : 1, 11-14.

    Giraux P, Sirigu (2003). A. Illusory movements of the paralyzed limb restore motor cortex activity. Neuroimage; 20: S107-S111.

    Melzack R. (1990). Phantom limbs and the concept of a neuromatrix. Trends Neurosci, 3, 88–92.

    Ramachandran VS, Rogers-Ramachandran D. (1996). Synaesthesia in phantom limbs induced with mirrors. Proc R Soc Lond B Biol Sci; 263: 377-86.



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    Commentaires recommandés

    super.

    A savoir que l'hypnose peut bien fonctionner ds ces situations de douleurs de membre fantome.

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