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    Psychopathologie et Neurosciences - Présentation et interviewes

    Première présentation sur ce format que je souhaitais mettre en place pour cette année 2009, les éditions De Boeck m'ont fait parvenir un ouvrage dont le titre a de quoi susciter la curiosité des cliniciens et des étudiants en quête de livres moins fermés, plus intégratifs d'une réalité souvent complexe et ne pouvant plus faire abstraction des affects de manière générale.



    L'ouvrage s'organise en 3 parties et 12 chapitres pour un peu moins de 400 pages et un prix de 32,50 € (références ici )

    La première partie s'organise autour des méthodes expérimentales à la base des recherches liant psychopathologie et neurosciences. Il y est discuté des paradigmes en psychopathologie cognitive, de l'utilisation des potentiels évoqués dans les pathologies psychiatriques ainsi que la contribution de la neuroimagerie fonctionnelle dans l'étude des émotions humaines.

    La seconde partie fait état des données empiriques sur des questions variées et souvent originales comme le lien unissant les erreurs de mémoire et les symptômes psychotiques, les correlats anatomiques et neurophysiologiques dans la psychopathie ou la question de l'alcoolisme dans une perspective neuroscientifique.

    La troisième partie se tourne vers le futur des neurosciences affectives avec une place importante pour les approches génétiques et génomiques. Les pathologies telles que la dépression majeure, les troubles bipolaires, la schizophrénie et l'autisme y sont abordées. La place de la stimulation cérébrale profonde dans la maladie de Parkinson, les troubles obsessionnels compulsifs, le syndrome de Gille de la Tourette et la dépression résistante est également présentée et discutée.

    D'un point de vue personnel, j'ai apprécié ce livre principalement pour la première et la deuxième partie, plus en adéquation avec les problématiques des psychologues peut être. L'aspect méthodologique, en introduction, souligne l'orientation pédagogique qu'ont souhaitée les auteurs à mon avis. D'emblée, cela peut déstabiliser le lecteur qui s'attend à un contenu "psychopathologique" mais que l'on soit étudiant ou professionnel, je crois qu'il s'agit là d'une partie qui gagne réellement à être parcourue. Certains y trouveront de quoi alimenter leurs recherches expérimentales tandis que les autres rafraichiront ou approfondiront leurs connaissances sur des protocoles que nous utilisons tous (comme le stroop par exemple). La deuxième partie aborde des questions originales et certains chapitres présentent des études de cas comme dans la question des erreurs de mémoire dans la psychose. Des réflexions très actuelles sont débattues, comme dans la chapitre sur l'alcoolisme où les auteurs terminent sur le problème du binge drinking par exemple (mode d'entrée dans l'alcoolisme ? conséquences cognitives de cette pratique, etc.). C'est vraiment le chapitre le plus enrichissant à mon avis !

    Pour avoir présenté l'ouvrage à quelques collègues, je crois pouvoir dire que la question que beaucoup se poseront en feuilletant ce livre est celle-ci : est-ce que ce livre va m'apporter des éléments concrets dans ma pratique quotidienne ?

    La réponse ne sera pas binaire. Je pense que ce livre contient des informations fondamentalement cliniques mais il faudra aller les chercher. Les chapitres posent les questions, définissent les méthodes, les objets dans une vocation très pédagogique, propre au milieu universitaire. S'agissant d'un manuel d'introduction, de nombreuses thématiques sont abordées pour définir un ensemble de thèmes actuels en neurosciences affectives. Certains sont passionnants, d'autres moins parlants mais je dirais que ce livre est sans nul doute une pierre importante dans cette quête qui tente de refaire le lien entre deux disciplines, deux méthodes qui ont pris de chemins différents pour des raisons historiques.

    Rencontre avec les auteurs autour du livre

    En tout premier lieu, auriez-vous la gentillesse de vous présenter.

    Salvatore Campanella - Docteur en psychologie, orientation Neurosciences. Chercheur Qualifié au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS). Membre du laboratoire de Psychologie Médicale, implanté sur le site du CHU Brugmann à Bruxelles, dépendant de l'Université Libre de Bruxelles. Collaborateur scientifique à l'université de Louvain. Mon travail de recherche porte principalement sur l'étude des mécanismes neuraux déficitaires dans diverses pathologies psychiatriques, telles que les addictions, la dépression, l'anxiété et la schizophrénie, à l'aide de techniques d'imagerie cérébrale.

    Emmanuel Streel - Psychologue et docteur en sciences biomédicale. J'ai effectué pendant plusieurs années des recherches en neurosciences fondamentales. Mes travaux portent essentiellement sur l'approche des phénomènes addictifs par combination de modèles pharmacologiques et comportementaux. En parallèle à ces activités de recherches j'ai collaboré en tant que clinicien dans le département de psychiatrie d'un hôpital universitaire (CHU Brugmann - Bruxelles) tout en enseignant la psychologie à l'université Libre de Bruxelles. Depuis quelques années je collabore avec des organisations internationales dans la prise en charge des troubles mentaux en situations humanitaires.

    Pourriez-vous nous présenter ce que vous appelez les neurosciences affectives, un champ d'étude qui reste obscur pour beaucoup de cliniciens, je crois, à l'heure actuelle.

    Il existe une confusion important pour un ensemble de disciplines. Ce fut le cas à l'époque pour la neuropsychologie, et à son tour, les neurosciences affectives paient le tribu d'une science naissante et demeurent incomprises. Pour simplifier, je dirais qu'il s'agit de s'intéresser aux phénomènes affectifs (au sens large) en considérant les techniques issues des progrès de la technologie scientifique (médicale, biologique, ...) et les méthodes de la psychologie expérimentale. En d'autres termes il s'agit d'utiliser les progrès de la science pour étudier de manière traditionnelle les processus affectifs, et la façon dont ceux-ci sont déficitaires dans diverses pathologies.

    D'emblée, j'ai trouvé votre ouvrage très « actuel », la question de l'affectif, des affects semblant regagner beaucoup d'intérêt en neuropsychologie et pour les neurosciences d'une manière générale. Confirmez vous cette impression et pensez vous que cet engouement va s'inscrire durablement dans la recherche ?

    Après une période aride où se sont succédés des thèmes de recherches intéressant mais peu pragmatiques au niveau clinique, une recentralisation expérimentale via des techniques contemporaines sur le centre de la vie humaine - les émotions - est inévitablement un tournant scientifique qui indique le désir de mieux comprendre pour mieux intervenir. C'est sans aucun doute un concept d'avenir et durable.

    Quelles sont les thématiques du moment si je puis dire, ainsi que celles qui devraient se développer dans les années à venir ?

    Des pathologies telles que la dépression, la schizophrénie ont d'emblée attirées les chercheurs et une base considérable de connaissance s'est développée. Peu à peu le courant s'intéresse à une variété plus large d'affections. Les troubles de la personnalité tels que conceptualisé par les manuels de psychiatrie anglo-saxons sont sans aucun doute un domaine qui fera couler beaucoup d'encre dans les années à venir tant les découvertes en neurosciences affectives sont susceptibles de bouleverser la manière dont l'on considère aujourd'hui la nosographie.

    Après un chapitre sur les méthodes expérimentales, votre livre s'attache à ce que la neurophysiologie peut apporter à la psychopathologie d'un point de vue clinique (alcoolisme, dépression, stress post traumatique, etc.). Sous certaines conditions (technologiques par exemple), pensez vous que cette technique d'investigation pourrait s'inviter, un jour, dans une pratique clinique quotidienne, en psychiatrie voire en neurologie ? (exemple de la démence à corps de Lewy pour laquelle il existe des déficits de bas niveau, sur le plan perceptif et dont le diagnostic différentiel reste complexe avec la maladie d'Alzheimer, ou encore la question des psychoses « vieillissantes » avec des patients psychotiques chez qui l'on pose la question d'un déclin cognitif).

    Oui bien sûr et c'est le but ! Pour cela il faut en arriver à un dialogue permanent entre « chercheurs » et « cliniciens », afin que la recherche puisse non seulement se mettre à la disposition du « Savoir », mais aussi de la pratique quotidienne. Ainsi, pour ne donner qu'un exemple, les Potentiels Evoqués sont une technique permettant de définir où se trouve l'origine d'un déficit, à savoir à un niveau perceptif, attentionel, décisionnel,... du traitement de l'information. Adapter ces paradigmes de recherche à la clinique quotidienne permettrait donc d'avoir une meilleure compréhension de l'origine du trouble présenté par un patient, et donc, d'en optimiser la prise en charge thérapeutique.

    Je crois que la partie 2 de votre ouvrage, consacrée aux données empiriques, est la plus à même d'intéresser les cliniciens que nous sommes. J'aimerais revenir sur la question de l'alcoolisme telle qu'elle est traitée dans cette partie et plus particulièrement le déficit émotionnel qualifié de « terra incognita » pour les neurosciences actuelles. Auriez vous des recommandations sur l'évaluation de cette composante dans cette population ? (épreuves, évaluation systématique ou non, etc.) de même, il est question de la prise en charge de ces troubles, qu'existe t'il à l'heure actuelle sur le plan ? (technique de remédiation ?)

    La prise en charge passe inéluctablement par la compréhension des phénomènes sous-jacents. L'alcoolisme (comme d'autres dépendances par ailleurs) est une maladie particulière en ce sens qu'elle se situe au carrefour d'un ensemble d'éléments d'une complexité extrême. Pharmacologie, perturbation des affects, composants génétiques, ... Tous ces éléments doivent être compris afin de proposer un modèle intégratif permettant de proposer des directions thérapeutiques. Les perturbations des émotions chez les alcooliques sont bien décrites dans la littérature, il reste encore aujourd'hui à en percer les mystères fondamentaux. En ce qui concerne les prises en charge, elles sont tant nombreuses que variées. Un travail important pour l'avenir est de mettre en pratique les avancées mises en évidence par le biais des neurosciences affectives dans le cadre des protocoles de prise en charge. Cela permettra sans doute de de-standardiser le modèle hospitalier de prise en charge de l'alcoolisme essentiellement basé sur la pharmacologie.

    Toujours dans cette partie empirique, il est discuté d'une question qui, si elle n'est pas nouvelle, semble regagner beaucoup d'intérêt ces dernières années : les processus intégratifs avec ce qui est appelé « le binding problem ». Sans vouloir refaire ce chapitre et parce que je pense que beaucoup de lecteurs pourraient être intéressés, pourriez vous nous présenter brièvement ce qui est derrière ce regain d'intérêt et quelles perspectives nous pouvons attendre en psychiatrie mais aussi en neurologie, je pense particulièrement aux pathologies dégénératives ?

    Suite à l'avènement des techniques d'imagerie cérébrale, beaucoup d'études se sont concentrées dans un premier temps à définir les réseaux d'aires cérébrales impliquées dans UNE modalité (exemple, reconnaître un visage : modalité visuelle ; reconnaître une voix familière : modalité auditive). Aujourd'hui ces réseaux neuraux sont largement bien définis. Dès lors, les chercheurs ont ce jour la possibilité de s'intéresser à des phénomènes étant plus proches de notre vie quotidienne, c'est à dire des phénomènes utilisant plusieurs modalités à la fois. L'étude de ces phénomènes nécessite une bonne connaissance des mécanismes requis pour le traitement de chacune des modalités isolées, et permet la mise en évidence des mécanismes « intégrateurs » permettant de représenter la multiplicité de nos sensations (visuelles, auditives,...) en une seule représentation unifiée et cohérente. Ainsi, ces études ouvrent la voie à une nouvelle conception de la pathologie, où un déficit n'est pas forcément le résultat d'une lésion spécifique et bien localisée d'une aire cérébrale, mais peut également résulter d'un déficit au niveau des interactions entre diverses aires cérébrales. Dans cette optique, de nombreuses recherches en psychiatrie (schizophrénie) mais aussi en neurologie (alzheimer, sclérose en plaques...) parlent de « syndrome de déconnexion »... C'est clairement un aspect fondamental à développer dans la recherche future.

    Il existe, aux Etats-Unis, des psychologues formés à la pratique de la neurophysiologie. En France, en dehors de la recherche, cette pratique est réservée aux seuls médecins. Une réaction peut être ?

    Il y a des raisons historiques à cela - en France la médecine est la science reine et cette hégémonie continue de s'exprimer dans la pratique quotidienne. Outre atlantique le concept de recherche et de prise en charge est plus vaste avec cependant des dérives notables. Il s'agit de deux extrêmes. Espérons que les mentalités évoluent....

    Enfin, j'aimerais vous poser une question plus générale....pour vous, quelles relations entretiennent neurosciences et neuropsychologie, la frontière sur le plan méthodologique et sur les objets investigués, est parfois très mince dans cet ouvrage, faites vous une distinction particulière entre ces deux disciplines ?

    Certains pensent, mais c'est très réducteur, que les neurosciences sont une forme d'évolution inévitable de la neuropsychologie face à l'intégration de méthodes nouvelles d'investigation. Il serait plus juste de dire que les neurosciences ont, de par leur lien intime avec la technologie, une possibilité illimitée de développement. Je dirais donc que les deux approches partagent des postulats et des concepts méthodologiques, sans pour autant anticiper les mêmes résultats.

    Merci aux éditions De Boeck pour m'avoir fourni, gracieusement, cet ouvrage et aux auteurs pour avoir accepté de répondre à ces quelques questions.

    S. Campanella: http://www.nesc.ucl....mpanella_fr.htm

    E. Streel : http://www.ulb.ac.be...s/9/CH8949.html

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