• DominiqueC
    DominiqueC
    Sign in to follow this  

    Darwin en tête ! L’évolution et les sciences cognitives

    Stéphane Jacob nous présente ici sa note de lecture concernant l'ouvrage Darwin en tête ! L’évolution et les sciences cognitives, le tout accompagné d'un entretien avec l'une des auteurs de cet ouvrage. Un grand merci à lui pour sa participation et à Dalila Bovet pour cet entretien !



    Pour les 150 ans de la théorie de l’évolution, les Presses Universitaires de Grenoble nous offrent un recueil de textes autour de la psychologie évolutionniste intitulé Darwin en tête ! L’évolution et les sciences cognitives. La psychologie évolutionniste fait l’objet de débats passionnés aux USA mais rencontre peu d’écho ou un accueil plus que tiède en France. Il faut donc saluer l’initiative courageuse des PUG.

    La psychologie évolutionniste part du constat que l’équipement cognitif de l’espèce humaine est un produit de la sélection naturelle qui a été façonné de manière à assurer un fonctionnement optimal à notre espèce dans son environnement d’origine. Dans la continuité de la très controversée sociobiologie promue par Wilson dans les années 70-80, la psychologie évolutionniste envisage Homo sapiens comme une espèce sociale par essence et s’intéresse aux fonctions cognitives qui permettent la compréhension des intentions d’autrui, la reconnaissance de soi, la détection des tromperies, etc.

    Les travaux de Dunbar autour de l’hypothèse du cerveau social (rien à voir avec l’ouvrage de Gazzaniga du même nom) sont souvent cités. Dunbar s’est intéressé au ratio néocortex / reste du cerveau chez différentes espèces de primates et a testé la liaison entre cet indice et différents paramètres écologiques : la taille du territoire, la taille du groupe social et la diversité des ressources alimentaires exploitées. Seule la taille du groupe social est corrélée à la quantité de néocortex. Cette relation a été retrouvée pour d’autres groupes de mammifères mais aussi chez les oiseaux lorsque l’on compare le néostriatum au reste du cerveau (le néostriatum joue chez les oiseaux le même rôle que le néocortex chez les mammifères). Cette relation entre « corticalisation » et fonctionnement social ouvre la voie à un grand nombre d’hypothèses stimulantes sur les prérequis cognitifs de la sociabilité et les fondements de la culture qui sont bien exposées dans le recueil de contributions des PUG.

    Les différents chapitres sont rédigés par des universitaires francophones, spécialistes de différents domaines (linguistique, éthologie, préhistoire, …) qui portent chacun un regard nuancé sur ce courant. Les neuropsychologues se trouveront en terrain familier avec le chapitre de Karim N’Diaye portant sur les relations entre neurosciences cognitives et évolution mais tous les chapitres sont accessibles sans connaissance de base. Au fil des pages on se familiarise avec des théories aux noms évocateurs, parfois provocateurs (l’intelligence machiavélique, le tissu couteux, la course aux armements, etc.). Un effort d’harmonisation dans le ton et la présentation des chapitres facilite la lecture de ce sérieux Darwin en tête qui permet de se faire une idée détaillée des enjeux et des débats autour de la psychologie évolutionniste.

    1- Dalila Bovet, bonjour. Vous êtes chercheuse au laboratoire d'éthologie et cognition comparées de l'Université Paris 10 (Nanterre). Est ce que vous pouvez en quelques mots nous présenter le laboratoire ? L'éthologie est assez peu représentée dans la recherche française non ?

    Notre équipe de recherche comprend 8 enseignants-chercheurs et environ autant de chercheurs en formation (étudiants en Master 2, doctorants et post-doctorants). Cette unité de recherche a pour cadre général l'étude du comportement animal, en particulier de la communication et de la reproduction chez les oiseaux. Nous nous intéressons particulièrement à la manière dont les individus effectuent le traitement cognitif des informations qu’ils reçoivent.

    L’éthologie est en effet assez peu représentée dans la recherche française, malgré l’intérêt qu’elle suscite chez le grand public et parmi les étudiants. Cela peut peut-être s’expliquer par le fait qu’il s’agit avant tout de recherche fondamentale, qui reçoit donc peu de financements par rapport à des recherches pouvant avoir des applications plus rapides. De plus, l’éthologie se situe entre la biologie et la psychologie, entre les sciences dures et les sciences humaines, position qui n’est pas toujours confortable…

    2- Vous avez publié plusieurs recherches sur les opérations de catégorisation chez l'enfant humain et différentes espèces de primates. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus à ce sujet ?

    Au cours de ma thèse, j’ai en effet proposé à des enfants de trois ans et à des babouins, testés dans des conditions aussi proches que possible, une série de trois tâches de catégorisation demandant des capacités d'abstraction croissante. Les babouins adultes et les enfants ont été capables de réaliser une catégorisation fonctionnelle d'objets (nourriture vs. jouets) et un appariement perceptif (classer séparément des paires d’objets semblables et des paires d’objets différents). Les babouins ont aussi été capables, contrairement aux enfants, d’utiliser un raisonnement analogique pour réaliser un appariement conceptuel dans laquelle ils avaient à classer séparément les paires d’objets différents mais appartenant à des catégories semblables (par exemple, une pomme et un gâteau, ou une poupée et un ballon), et les paires d’objets appartenant à des catégories différentes (par exemple, une pomme et une poupée). Par la suite, en post-doctorat, j’ai constaté que des macaques pouvaient utiliser le comportement de congénères inconnus pour en inférer leur relation hiérarchique, puis que des mangabeys pouvaient associer l’image et la voix d’un congénère membre de leur groupe. Depuis, j’ai continué à m’intéresser à la cognition et plus particulièrement à la cognition sociale, mais je suis passée des primates aux oiseaux (perroquets surtout).

    3- Dans le chapitre que vous avez écrit pour le recueil *Darwin en tête*, vous présentez l'hypothèse du cerveau social de Dunbar selon laquelle le développement important du néocortex serait principalement lié aux compétences complexes qu'exige la vie en groupe social. Cette hypothèse, centrale pour la psychologie évolutionniste, est-elle solidement fondée ?

    Je pense que oui, même si d’autres pressions de sélection (prédation, recherche de nourriture…) ont pu agir sur l’évolution du cerveau, la vie en groupe est certainement l’un des facteurs les plus importants de cette évolution, comme le montrent de nombreuses corrélations (la taille relative du néocortex est en effet corrélée chez les primates à la taille du groupe social mais aussi au taux de tromperie ou encore d’apprentissage social observé dans une espèce ; on retrouve des corrélations de même type chez d’autres mammifères ou chez des oiseaux).

    4- Vous citez dans votre chapitre intitulé *Ethologie et évolution* un article de Herrmann et al. (2007) qui montre que les orangs-outans et les chimpanzés sont avantagés pour les compétences concernant le monde physique mais moins à l'aise avec les compétences relatives au domaine social lorsqu'ils sont comparés à des enfants de 2 ans 1/2. Est-ce que cela confirme l'idée que l'homme est une espèce "ultra sociale" ou d'autres interprétations sont elles possibles ?

    Plus précisément, les chimpanzés et les enfants semblent être au même niveau (et les orangs-outans légèrement en deçà) pour les compétences relatives au monde physique ; mais les deux espèces de singes ont effectivement des performances moins bonnes que les enfants dans les tâches sociales testées dans cette étude (théorie de l’esprit, communication et apprentissage social) ; Cela ne veut pas dire que l’espèce humaine serait « plus sociale » en général que toute autre espèce : certains animaux dits eusociaux vont beaucoup plus loin que les humains dans la répartition des tâches et le partage des ressources, mais les humains vivent dans des sociétés ou les échanges, la culture et la communication sont indispensables et particulièrement complexes et requièrent donc des capacités cognitives particulières dans le domaine social. Cette étude va dans le sens de l’hypothèse du cerveau social.

    5- La psychologie évolutionniste n'a pas très bonne presse en France. Comment situer ce courant d'idées par rapport à des domaines comme la psychologie comparée, l'éthologie cognitive ou l'écologie comportementale ?

    Je ne suis pas particulièrement qualifiée pour répondre à cette question ; mes recherches se rattachent au domaine de la psychologie comparée ou de l’éthologie cognitive mais non à la psychologie évolutionniste. Il me semble que ces courants ont en commun la perspective évolutive et (bien que ce soit un peu moins vrai pour la psychologie comparée) l’explication des comportements et des compétences par l’adaptation aux milieux dans lesquels vivent ou ont vécu les espèces considérées. Ce point de vue est depuis longtemps important en biologie, mais il est beaucoup plus nouveau et moins bien accepté quand il s’agit d’expliquer (comme le fait la psychologie évolutionniste) les comportements humains et non plus seulement ceux des animaux.

    Note de lecture rédigé par Stéphane Jacob et concernant : Van der Henst, J.B., et Mercier, H. (2009). Darwin en tête ! L’évolution et les sciences cognitives. Collection Sciences cognitives. Presses Universitaires de Grenoble : Grenoble.

    A lire aussi, deux articles introductifs parus dans la revue Sciences Humaines :

    La darwinisation de l’esprit humain par Nicolas Journet dans le numéro spécial n°200 Pensées pour demain. Janvier 2009

    Le cerveau social nouvel objet d’étude par Jean Decety, n°198. Novembre 2008

    Sign in to follow this  


    User Feedback

    Recommended Comments

    Merci pour cette référence avec laquelle je vais m'enrichir ! Ethologue, mon rêve de 2ème métier ! :lol:

    Share this comment


    Link to comment
    Share on other sites


    Guest
    Add a comment...

    ×   Pasted as rich text.   Paste as plain text instead

      Only 75 emoji are allowed.

    ×   Your link has been automatically embedded.   Display as a link instead

    ×   Your previous content has been restored.   Clear editor

    ×   You cannot paste images directly. Upload or insert images from URL.