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    DominiqueC

    Contributions majeures, Histoires de neuropsychologues - Partie 1


    Qui connait l'histoire de ces pionniers à qui l'on doit notre discipline ? A qui a t'on déjà raconté la vie de ces explorateurs qui ont traversé un siècle de guerres mais aussi de découvertes extraordinaires ? Nous est-il possible d'avancer sans en connaitre davantage sur nos pères ?

    En ces temps où nous sommes nombreux à nous demander à qui appartient la neuropsychologie, qui peut s'en réclamer, voire parfois qui en aura la garde, je vous propose un survol de quelques contributeurs incontournables de notre discipline.

    Durant l'été, je me suis plongé dans un livre qui m'aura ouvert de nombreuses perspectives de réfléxions : "Exploring the history of neuropsychology" d'Arthur Benton. Un chapitre intitulé "Four neuropsychologists" m'a donné envie de partager avec vous son contenu tant il m'est apparu riche d'enseignements.

    J'ai décidé de scinder en trois parties cette retrospective historique en commencant par un duo particulierement symoblique, deux visages que la neuropsychologie a gardé jusque maintenant, ceux d'un neurologue français et d'un psychologue anglais : ceux d'Henry Hécaen et d'Oliver Louis Zangwill.

    Henry Hécaen

    Henry Hécaen est né en Bretagne, à Brest, en 1912. Diplômé en médecine à Bordeaux, Hécaen va ensuite poursuivre sa formation en neurologie et en psychiatrie sur Paris, auprès de celui qui deviendra son mentor : Jean Lhermitte, l'un des neurologues les plus reconnus de l’époque. Pour Benton, Lhermitte a clairement joué un rôle dans l’orientation que prendra Hécaen en démontrant un grand intérêt pour la neuropsychologie à travers ses recherches sur l’ aphasie, l’apraxie constructive, les troubles de l’image du corps et les dysfonctionnements des habiletés visuoperceptives.H.Hecaen.jpg style="margin: 4px 10px 6px 4px; box-shadow: 1px 1px 10px #555">

    Durant la deuxième guerre mondiale, Hécaen mena une activité privée en tant que médecin mais participa également à la résistance face à l’occupant Nazi.

    En 1949, alors que la France se reconstruit, Hécaen publie avec Ajuriaguerra un ouvrage qualifié de monumental par Benton : "Le cortex cérébral: étude neuro-psycho-pathologique" dont Martin Albert (1984) dira : « Cela ouvrit le champ de la neuropsychologie avant même que le terme ne soit connu dans ce pays ».

    Parallèlement à ceci, durant les années 40 et 50, Hécaen contribua de manière significative à sortir de l'ombre l’hémisphère droit qualifié alors de « mineur ». Pour Benton, à cette époque la dominance hémisphèrique était synonyme de dominance gauche ! Hécaen a produit une quantité de données particulièrement importante sur le rôle de cet hémisphère dans les processus visuo spatiaux et visuo constructifs.

    Hécaen s'interessa à la plupart des thématiques de la neuropsychologie tout en gardant un attrait particulier pour la dominance hémisphérique et les conséquences des lésions sur l’hémisphère droit. Il étudia des centaines de patients, contribuant ainsi à une meilleure identification de troubles cognitifs et perceptifs comme la désorientation topographique, la dyspraxie d’habillage, l’acalculie, les troubles du schéma corporel, l’apraxie constructive et les troubles de l’écriture. Il contribua également à l’étude des aphasies avec une approche linguistique.

    Benton rapporte qu’il fallut tout le génie d’Hécaen pour convaincre, à l’aide de son article «Agnosia for faces» (1962), les cliniciens américains de la nature de la prosopagnosie, qui n'y voyaient alors qu'une manifestation de l’hystérie.

    1960 fut aussi une année charnière pour son laboratoire de recherche, renommé à partir de cette époque « Groupe de Neuropsychologie et de Neurolinguistique».

    Enfin, Hécaen se passionna pour la latéralisation et la neuropsychologie du gaucher avec une réédition de son célèbre ouvrage de 1963 en 1984 « Les gauchers».

    Nous devons à Henry Hécaen la première revue de neuropsychologie : « Neuropsychologia ».

    Parmi les neurologues qui ont travaillé avec lui, on retrouve Martin Albert, Gilbert Assal, Jason Brown, Carlos Mendilaharsu et Athanase Tsavaras. Parmi les neuropsychologues qui ont mené une activité dans son service, on peut noter Harold Goodglass , Malcom Piercy ainsi que l’auteur sur lequel je m’appuie pour écrire ces mots : Arthur Benton.

    Oliver Louis Zangwill

    Si Benton décrit volontiers Hécaen comme un one man show, Zangwill est, quant à lui, dépeint comme un homme calme, doux, modéré en toutes choses. Né en Sussex en 1913, il valida une formation courte en psychologie à l’université de Cambridge, ne voyant pas la nécessité de poursuivre jusqu’au doctorat à l’époque.

    De 1935 à 1939, Zangwill mena des recherches en tant qu’étudiant au sein du laboratoire de Cambridge. Il publia à cette époque grâce à ses recherches expérimentales sur la mémoire et l’apprentissage. Il acquit également une réputation de fin historien de la psychologie et de la philosophie, âgé alors d’à peine 24 ans, grâce à une collaboration dans un ouvrage intitulé « Psychology Down the Ages ».

    A cette époque, Zangwill était essentiellement intéressé par des questions théorico expérimentales, assez loin de ses futurs travaux en neuropsychologie. Benton mentionne une exception : son analyse critique, avec R.C. Oldfield (son étudiant et ami), du concept de Schemata défendu par la neurologue Henry Head dans le cadre des phénomènes somato-sensoriels et somato-perceptifs.

    La deuxième guerre mondiale a transformé le chercheur en psychologie expérimentale en neuropsychologue lorsque Zangwill partit travailler dans l’unité de neurochirurgie de Norman Dott, à Edinburgh. Le British Medical Journal propose gratuitement un article écrit par Zangwill en 1945 sur son travail au sein de cette unité d’ailleurs. Zangwill.jpg style="margin: 4px 10px 6px 4px; box-shadow: 1px 1px 10px #555">

    Zangwill eut l’occasion d’observer des centaines de cas. Parmi eux, il nota rapidement que certains patients présentaient des troubles de l’apprentissage et de la mémoire alors qu’ils obtenaient des performances normales sur une tâche classique d’empan digital. Il développa alors un protocole qui deviendra un standard par la suite : la tâche supraspan où le patient doit retenir une série de chiffres plus grande que la taille de son empan, celle-ci procurant une mesure bien plus sensible des troubles mnésiques à court terme.

    Il démontra également l’association forte qui existe entre des déficits visuo spatiaux et les lésions de la partie postérieure de l’hémisphère droit, un domaine de recherche qui prendra son expansion après la guerre. Enfin, parmi les autres travaux majeurs de Zangwill, Benton souligne les résultats obtenus auprès d’une cohorte de plus de 200 patients. Zangwill avait observé que la tâche d’empan n’était classiquement pas altérée chez les patients non aphasiques, même touchés par une profonde amnésie. A l’inverse, la tâche d’empan restait déficitaire, même après une récupération apparemment complète des patients aphasiques. Benton mentionne l'existence de conséquences en termes de diagnostic et de réhabilitation à la suite des ces travaux.

    Après la guerre, Oliver Zangwill passa une courte période à Oxford pour être ensuite appelé par l’université de Cambridge afin de diriger le laboratoire de psychologie. Dans les années 40, Zangwill supervisa la formation d'une jeune étudiante en l'orientant vers la neuropsychologie. Celle-ci deviendra, plus tard, une psychologue de renommée mondiale : Brenda Milner. Dans les années 50 et 60, il monta un groupe de travail avec quelques brillants collègues (dont Elizabeth Warrington , Malcolm Piercy, Maria Wyke, George Ettlinger) dans le but de mettre en lumière les déficits cognitifs de lésions cérébrales focales.

    Comme Hécaen, Zangwill s’intéressa également beaucoup à la dominance hémisphérique et le rôle de la latéralisation dans l’aphasie et les troubles développementaux de l’apprentissage. Il fut l’un des premiers à montrer que la spécialisation hémisphérique pour le langage, chez les gauchers, n’était pas conforme aux théories de l’époque. Peut être sous la forme d’un retour aux sources, il développa également un champ d’intérêt pour la mémoire.

    Des psychologues comme Weiskrantz ont commencé leurs travaux dans son laboratoire.

    Benton dit d’Oliver Louis Zangwill qu’il fut le fondateur de la neuropsychologie en Grande Bretagne. Cambridge célébra son premier neuropsychologue anglais en donnant son nom à un centre de réhabilitation neuropsychologique.

    Deux personnalités très différentes, deux professions tout aussi différentes mais un parcours étonnamment proche... marqué par la guerre qui orientera définitivement les pratiques d'Henry Hécaen et d'Oliver Louis Zangwill vers la neuropsychologie. Les deux hommes se sont passionnés pour des thématiques très proches et ont été à l'origine de travaux fondateurs.

    Une bourse de recherche du Royal College of Psychiatrists porte aujourd'hui le nom d'Oliver Zangwill, tandis que la célèbre division 40 octroie, quant à elle, une bourse de recherche "Henry Hécaen".

    Certains étudiants ont eu la chance de croiser le chemin des deux maitres durant leur formation et il faut rappeler que ces deux neuropsychologues ont également eu l'occasion de travailler ensemble, notamment en organisant le premier symposium de l'International Neuropsychological Society (INS) en 1951. A cette époque, les participants étaient peu nombreux et venaient essentiellement de trois formations différentes : la neurologie, la psychiatrie et la psychologie. Lors de ce premier symposium, deux thèmes furent présentés : la perception spatiale et les symptômes psychiques à la suite de lésions du troisième ventricule.

    Zangwill raconta que ce fut à l'occasion d'un dîner, faisant suite au congrès international de psychiatrie de 1949, qu'Hécaen proposa la création d'un groupe international ayant pour buts la promotion et l'étude des fonctions cérébrales et cognitives, domaine qu'il placait lui même aux frontières de la neurologie, de la psychologie et de la psychiatrie.

    Henry Hécaen présida le symposium de sa création à 1975. Jusqu'en 1976, les présentations se faisaient en anglais, en allemand et en français, laissant entrevoir le poids de l'europe sur cette discipline à cette époque. Quelques personnalités participèrent activement au renouvellement de la société par la suite, dont Brenda Milner , Klaus Poeck et Ennio De Renzi....

    Deux visages pour une seule discipline ? peut être est-il encore trop tôt pour se prononcer davantage. Je vous proposerai donc prochainement un autre portrait croisé en espérant que cette thématique puisse alimenter les réflexions de chacun...

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